Faciliter le devoir de mémoire grâce au storytelling et à la réalité virtuelle

Conflits historiques et contemporains: quel rôle peuvent jouer les nouvelles technologies ?

le storytelling et la réalité virtuelle
Photo of The Enemy project – Courtesy of The Enemy – http://theenemyishere.org/

En tant qu'outil puissant pour recréer des lieux et des environnements précis, la réalité virtuelle apparaît comme une arme de choix pour l'exploration historique. Dans son discours lors de la dernière édition de Museums & the Web, Michael Haley Goldman (United States Holocaust Memorial Museum) a montré comment ces nouvelles technologies pouvaient aider à conserver et diffuser des histoires personnelles, cruciales pour l’accomplissement de notre devoir de mémoire. Dans cet article, nous examinons quelques projets ayant combiné avec succès la réalité virtuelle et le storytelling pour documenter des récits de conflits passés et présents.

 

Histoires passées

"C’est vraiment une question d'espace, de présence et de récit à la première personne", déclarait Michael Haley Goldman lors de la conférence Museums & the Web, alors qu’il revenait sur l'utilisation de la réalité virtuelle par le United States Holocaust Memorial Museum. Il mentionne « l'explosion » du nombre d’expériences en réalité virtuelle dans les anciens camps de concentration. Par exemple, au mémorial de Bergen-Belsen en Allemagne, des scientifiques du groupe SPECS[1] de l'Université Pompeu Fabra à Barcelone ont développé une application de réalité augmentée recréant le camp aujourd’hui complètement détruit.

https://www.youtube.com/watch?v=vvYp0VlkqBA

Bien que ces nouvelles technologies se révèlent extrêmement utiles pour attirer l'attention des jeunes publics, il semble que les témoignages personnels soient beaucoup plus puissants quand il s'agit de transmettre des connaissances et de provoquer une prise de conscience concernant ces conflits. Mais que se passe-t-il lorsque toutes les personnes ayant survécu à ces événements nous quittent ? Dans son discours, Goldman mentionne les efforts déployés pour capturer les témoignages des derniers survivants de l'holocauste. Plusieurs projets à travers le monde ont utilisé des technologies semblables à l’hologramme pour créer des expériences éducatives immersives et interactives basées sur les témoignages de survivants. Pour le Forever Project au Royaume-Uni, dix d'entre eux ont été interviewés.

Ils ont répondu à plus de mille questions pendant qu’on les enregistrait grâce à une technologie d'image laser 3D. Ces enregistrements ont ensuite été projetés au sein du musée. Les visiteurs pouvaient poser des questions à l'image et grâce à un algorithme ingénieux, la machine sélectionnait la réponse la plus appropriée parmi les 1400 enregistrées, créant ainsi une interaction dialogique entre les visiteurs et les survivants. Le Forever Project est arrivé quelques mois après celui du Illinois Holocaust Museum de Skokie intitulé "New Dimensions in Testimony". Dans ce projet, une représentation en hologramme du survivant Pinchas Gutter répondait aux questions des élèves dans leur salle de classe.

Ces exemples montrent que l'utilisation des technologies de réalité virtuelle peut être un excellent moyen de maintenir la mémoire collective en vie. Cependant, cela n’est pas sans poser quelques problèmes. Comme l'a souligné Goldman lors de sa présentation, de telles expériences soulèvent des questions en termes d'interface utilisateur : comment parle-t-on à un hologramme ? Et puis, dans quelques décennies, lorsque ces technologies seront devenues obsolètes, comment ferons-nous pour préserver ces témoignages enregistrés ?

The Enemy project – Photo courtesy of The Enemy – http://theenemyishere.org/

Histoires contemporaines

La guerre n’est pas seulement un fait du passé. Les nombreux conflits et déplacements de population en cours aujourd'hui exigent également d’être documentés, discutés et représentés. Dans son discours, Goldman citait une installation récente du United States Holocaust Memorial Museum ayant permis aux visiteurs de converser en direct avec des réfugiés syriens dans le cadre de l'exposition «Génocide: the Threat Continues[2]». La conversation est également à la base de "The Enemy" une expérience interactive en réalité virtuelle présentée à l'Institut du Monde Arabe jusqu'au 7 juin. Cette installation de réalité virtuelle multi-utilisateurs place les participants dans un périmètre virtuel de 300 mètres carrés où ils rencontrent six soldats provenant de trois conflits différents : les guerres de gangs à Salvador, le conflit israélo-palestinien et celui en cours en République Démocratique du Congo. Il n'y a pas d’interaction en direct ici, mais les séquences filmées changent en fonction de l'information donnée par les visiteurs et de leur réaction physique pendant l'expérience. Enfin, le Musée canadien pour les droits de la personne, dont nous avons parlé dans notre article précédent, a réalisé une expérience de storytelling en réalité virtuelle pour l'exposition « Empowering Women » en août 2016. L'expérience intitulée « Weaving a Better Future VR » recueillait des histoires de femmes mayas du Guatemala victimes de violations des droits de l'homme.

L'empathie nous aide à comprendre et à retenir l'information, mais, comme l'a souligné Goldman lors de sa présentation, l'utilisation de l’empathie pour enseigner des sujets traumatiques peut être problématique. Sur ce point, il cite le travail de Liora Gubkin et nous invite à passer d’une « compréhension empathique » à un « témoignage engagé ». Dans une expérience immersive, la façon dont nous racontons les histoires et la quantité d'informations visuelles que nous offrons au spectateur sont cruciales. Une expérience autour du documentaire en réalité virtuelle Taro's World, a montré que "lorsque le public dispose d’une information visuelle limitée, il travaille deux fois plus fort pour faire sens de chaque détail qu'il voit ". En ce qui concerne les thèmes de la guerre, des conflits et des événements traumatiques, combien devrions-nous montrer ? Il existe un risque de créer des expériences sensationnelles ou même voyeuristes qui s'éloignent des objectifs éducatifs et sociaux de nos institutions culturelles. Encore une fois, en ce qui concerne les expériences de réalité virtuelle au musée, il semble que la technologie ne doive pas être une fin en soi, mais un nouvel outil pour aider les établissements à accomplir leur mission.

[1] Synthetic Perceptive, Emotive and Cognitive System

[2] «Génocide: la menace continue»